19 août 2017

[Riposte Catholique] Ordination pour la Fraternité Saint-Pierre au Nigéria

SOURCE - Riposte Catholique - 18 aout 2017

Le 15 août en la fête de l’Assomption, Mgr Gregory Ochiaga, évêque émérite d’Orlu (Nigéria), a ordonné prêtre l’abbé Charles Ike, FSSP au Sanctuaire de Nne Enyemaka de Umuaka. Il s’agit de la première ordination dans la forme extraordinaire depuis 50 ans au Nigéria.

17 octobre 1963 [Mgr Carli (+7 autres Pères du Concile)] Intervention au concile sur la collégialité

SOURCE - Mgr Carli (+7 autres Pères du Concile - 17 octobre 1963

Vénérables Frères,

Je prends la parole au nom de plusieurs Pères, dont je transmets les noms au Secrétariat général.

Il nous a paru que, si l’on garde tel qu’il est le texte du chapitre second, numéros seize et dix-sept, on met en grave danger l’intention pastorale du Concile.

Ce texte, en effet, prétend que les membres du Collège des évêques possèdent un droit de gouvernement, soit avec le Souverain pontife sur l’Eglise universelle, soit avec les autres Evêques sur les divers diocèses.
Pratiquement, la Collégialité existerait, et par un Sénat international résidant à Rome et gouvernant avec le Souverain pontife l’Eglise universelle, et par les Assemblées nationales d’évêques possédant de vrais droits et devoirs dans tous les diocèses d’une même nation.

Par là et peu à peu se substitueraient dans l’Eglise, au gouvernement personnel d’un seul Pasteur, des Collèges, soit internationaux, soit nationaux. Plusieurs Pères ont parlé du danger d’une diminution de pouvoir du Souverain pontife et nous sommes pleinement d’accord avec eux. Mais nous entrevoyons un autre danger, encore plus grave, s’il se peut : la disparition progressive et menaçante du caractère essentiel des évêques, à savoir qu’ils sont «vrais pasteurs, qui paissent et gouvernent chacun son propre troupeau, à lui confié, selon un pouvoir propre et immédiat et plénier en son ordre». Bientôt et insensiblement, les assemblées nationales avec leurs commissions paîtraient et gouverneraient tous les troupeaux, de telles sorte que les prêtres eux-mêmes et les fidèles se trouveraient placés entre ces deux pasteurs : l’évêque, dont l’autorité serait théorique, et l’assemblée avec ses commissions qui détiendrait, en fait, l’exercice de l’autorité. Nous pourrions rapporter maint exemple des difficultés dans lesquelles se débattent et des prêtre et des fidèles et même des évêques.

Notre-Seigneur a certainement voulu fonder les Eglises particulières sur la personne de leur pasteur et Il a parlé avec tant d’éloquence de celui-ci ! La Tradition universelle de l’Eglise, elle aussi, nous l’enseigne, comme nous le montre avec tant de beauté la liturgie du sacre épiscopal.

C’est pourquoi les assemblées épiscopales fondées sur une collégialité morale, sur la charité fraternelle, sur l’aide mutuelle, peuvent procurer un grand profit dans l’apostolat. Au contraire, si peu à peu elles prennent la place des évêque, parce que fondées sur une collégialité juridique, elles peuvent y porter le plus grave dommage.

Afin donc d’éviter le danger de transmettre à des collèges les fonctions du Souverain pontife et des évêques, nous proposons un autre texte, à la place des numéros seize et dix-sept, et nous le soumettons à la Commission conciliaire.

(Suivent les noms des huit Pères du Concile ayant soussigné cette intervention).

9 octobre 1963 [Mgr Lefebvre] Troisième intervention au concile (sur la collégialité)

SOURCE - Mgr Lefebvre - 9 octobre 1963

Vénérables Pères,

L’introduction affirme bien que «maintenant, le Concile Vatican II commence à traiter des sujets proprement et strictement pastoraux» ; toutefois, ces sujets ne peuvent être étudiés à fond et en toute vérité, si l’on ne s’appuie pas sur des principes théologiques certains.

Deux affirmations s’imposent donc, à mon avis, à propos du chapitre I qui traite des relations entre les évêques et le Souverain pontife.

1° - Tel qu’il est rédigé, ce chapitre est fondé certainement et excellemment sur des principes certains et définis, surtout à Vatican I, de foi divine catholique.

Ce chapitre concorde très bien aussi avec les paroles du Souverain pontife dans ses récentes allocutions. En effet, parlant des évêques adjoints à l’exercice de sa fonction, le Souverain pontife dit explicitement : «conformément à la doctrine de l’Eglise et à la loi canonique». L’avis du Souverain pontife ne postule aucunement un principe nouveau. Le canon 230 affirme déjà : «Les Révérendissimes et Eminentissimes Cardinaux constituent le Sénat du Pontife romain et assistent celui-ci dans le gouvernement de l’Eglise, comme principaux conseillers et auxiliaires.»

Toutefois, pour sauvegarder de toute manière les principes certains, deux amendements me semblent s’imposer :
  • Page 6, ligne 16 : aux mots «soit pour garder l’unité de l’Eglise» substituer les termes du droit canonique, canon 220, «soit par la loi positive».
  • Page 7, lignes 22 et 23 : supprimer les mots «doivent être désignés par la Conférence épiscopale nationale», cela, afin de sauvegarder pleinement la liberté du Souverain pontife dans l’exercice de son pouvoir.
2°. Comme les relations entre les évêques et le Souverain pontife doivent être fondées sur des principes absolument certains, en aucune façon il ne peut être fait mention du principe de collégialité juridique ; en effet, comme l’a dit l’Eminentissime cardinal Browne, ce principe de collégialité juridique ne peut être prouvé.

Si, en ce Concile, on le découvre comme par miracle et on l’affirme solennellement, il faut logiquement affirmer, comme l’a presque affirmé l’un des Pères : «L’Eglise romaine s’est trompée en ignorant le principe fondamental de sa divine Constitution, à savoir le principe de collégialité juridique. Et cela, durant de longs siècles.»

Il faut aussi affirmer logiquement que les Pontifes romains ont abusé de leur pouvoir jusqu’aujourd’hui, en déniant aux évêques des droits qui leur reviennent de droit divin. Ne pourrions-nous pas, alors, dire au Souverain pontife ce que d’aucuns lui ont dit en termes équivalents : «Rends ce que tu dois» ?

Or, cela est grotesque et sans le moindre fondement.

En conclusion : si nous parlons de collégialité morale, qui la nie ? Tout le monde l’admet. Seulement, cette collégialité n’engendre que des relations morales. Si nous parlons de collégialité juridique, alors, comme l’a très bien dit S. Exc. Monseigneur Carli, «on ne peut la prouver ni par la Sainte Ecriture, ni par la théologie, ni par l’histoire».

Il est donc plus sage de ne pas recourir à ce principe, puisqu’il n’est nullement certain.

28 septembre 1963 [(un groupe de scholastiques spiritains)] Lettre à Mgr Lefebvre

SOURCE - (un groupe de scholastiques spiritains) - 28 septembre 1963

Monseigneur le Très Révérend Père
Révérends Pères,

Cette lettre vous est adressée par un groupe de scolastiques au terme de leur récollection des voeux perpétuels à Chevilly. Sous la direction du père Le Meste, dans un cadre de réflexion et de Prière, nous avons essayé de nous mettre, d’une façon lucide et personnelle en face des exigences de l’engagement définitif au sein de la Congrégation. À la suite d’entretiens et d’échanges en présence des pères Le Meste et Dugon, nous avons constaté qu’il existe chez plusieurs d’entre nous une certaine inquiétude, non certes quant à la volonté depuis longtemps ferme et décidée de nous mettre au service de l’Église, mais quant à l’opportunité momentanée de notre engagement définitif dans la Congrégation.
     
Ne voyez dans les lignes qui vont suivre aucun esprit de dénigrement, mais au contraire un amour positif de notre société que nous voudrions aussi apte que possible à répondre aux besoins missionnaires de l’Église et du monde d’aujourd’hui. Si nous avons décidé de vous exposer nos points de vue et nos aspirations, c’est parce que nous sommes, d’une part, persuadés que l’unité d’esprit entre supérieurs et inférieurs est indispensable pour mener à bien l’oeuvre commune de la Congrégation, et que, d’autre part, nous sommes intimement convaincus qu’une société ou une oeuvre ne sont efficaces que si elles sont d’Église, imprégnées de l’esprit de l’Église, tel que Jean XXIII et Paul VI l’ont défini dans leurs récents discours. Et la mission de l’Église, c’est le salut du monde.

Vous devinez là – c’est important pour nous connaître et nous comprendre – les deux pôles de notre vie spirituelle et intellectuelle : d’une part une sensibilité très vive vis-à-vis des réalités humaines et des valeurs du monde, d’autre part un accord complet de pensée et de coeur avec l’esprit actuel de l’Église tel qu’il est exprimé par le souverain pontife et la majorité des pères du Concile. Nous recevons de plus en plus une formation biblique, et nous ne prenons plus tellement au sérieux des exhortations spirituelles qui ne sont pas alimentées aux sources bibliques étudiées à la lumière d’une vraie exégèse. C’est le cas, nous semble-t-il, des citations scripturaires amenées dans la lettre sur le port de la soutane. Nous avons un idéal de vie religieuse qui ne fait pas abstraction de l’élément humain. Nous croyons que notre vie spirituelle ne se construit ni en dehors ni contre notre réalité humaine, et donc qu’elle suppose un épanouissement de toute notre personnalité.

Sur le plan spirituel, notre rencontre avec le Seigneur s’effectue essentiellement à travers la Parole de Dieu et la liturgie comprises et vécues dans une communauté d’Église. Ce qui pour nous est premier, ce n’est pas notre dévotion personnelle, mais c’est la foi vivante de l’Église à laquelle nous sommes intimement associés par notre consécration baptismale et religieuse. Sur le plan apostolique, ce qui est premier ce n’est pas l’oeuvre d’un individu, de tel ou tel missionnaire, mais l’oeuvre d’une communauté portant témoignage en face du monde et participant ainsi à la mission globale de l’Église.

Plusieurs exigences découlent de ces réalités fondamentales : les voeux de religion ne peuvent plus uniquement être envisagés dans leur valeur de sanctification ; il faut les penser et les présenter également dans leurs dimensions communautaires et apostolique. Sur le plan missionnaire, d’après le témoignage que nous recevons, on a l’impression que dans bon nombre de communautés les membres accomplissent leur travail indépendamment les uns des autres et ne se retrouvent que pour réciter ensemble les litanies du S. Nom de Jésus ou d’autres formules, ne vivant que superficiellement, semble-t-il, les exigences profondes d’une véritable communauté de destin, de prière et de travail. Nous ne pourrons réaliser pleinement notre vocation que si les communautés spiritaines proposent à leurs membres un cadre de fraternité et d’amitié sur le plan humain, une vie chrétienne et religieuse s’exprimant dans la prière liturgique et le témoignage d’une pauvreté effective, et se construisant chaque jour dans un dialogue fraternel animé par le « premier » d’entre ses membres.

Malheureusement, nous déplorons souvent le manque de coordination et de collaboration entre la tête et les membres de la Congrégation. Celle-ci nous apparaît parfois plutôt comme un ensemble administratif que comme un ensemble religieux vivant d’un même coeur et d’un même esprit. À cet égard, nous pensons que les Bulletins général et provincial devraient davantage servir de trait d’union entre les différentes communautés. Ils devraient donner des directives missionnaires inspirées par l’esprit de notre Vénérable Père et confrontées aux problèmes actuels du missionnaire. Pour que ces directives et ces exhortations soient accueillies, il faudrait qu’elles soient adaptées aux aspirations, aux difficultés des membres de la Congrégation. Or nous constatons au contraire un manque de dialogue entre la tête et les membres ; nous avons l’impression que les suggestions des membres sont accueillies avec méfiance, ou tout au moins qu’elles ne sont pas beaucoup prises en considération. Souvent les directives nous semblent données par l’autorité à des sujets abstraits qui n’ont plus qu’à s’incliner. Il nous semble que l’exercice de l’autorité dans l’esprit de l’Évangile devrait apparaître plus fraternel, moins disciplinaire.

Si nous sommes entrés dans la Congrégation du Saint-Esprit, c’est avant tout pour nous mettre au service de l’oeuvre d’évangélisation menée par l’Église. Souvent dans le passé, nos éducateurs ont mis trop exclusivement l’accent sur notre formation religieuse et notre sanctification personnelle, alors que notre vocation est autant apostolique que religieuse ; cela se vérifie encore maintenant, notamment dans la carence de formation missiologique et le tâtonnement quant à la formule du stage pastoral. Or nous sentons d’une façon aiguë la nécessité de la qualification et de la compétence pour l’apôtre d’aujourd’hui.

Il n’y a pas d’évangélisation sans connaissance et sans présence au milieu que l’on veut évangéliser. Cela se traduit par un besoin de contact et d’ouverture dans notre formation : il n’y a pas de formation sans information. La qualité de notre action et de notre efficacité sacerdotales dépend de la qualité et de l’objectivité de notre jugement que nous porterons sur le monde que nous aurons à évangéliser. Il nous semble très important de porter sur le monde un jugement vrai. Vous comprenez pourquoi les quelques activités apostoliques que nous avons prises en charge nous aident avec le conseil de nos professeurs à former ce jugement. Et d’autre part les informations diverses que nous recevons par les journaux, la radio, la télévision, sont soumises aussi à ce jugement qui, par l’exercice, devient personnel et fructueux. Plus encore nous aimons ceux qui par des conférences ou des sessions nous aident à garder ce contact avec les problèmes divers du monde actuel ; ce sont des théologiens, des exégètes, des savants catholiques ou des responsables de Mouvements d’Action catholique. Nous avons au cours de ces dernières années bénéficié de leur concours et nous nous expliquons difficilement certaines mises en garde sévères faites à leur égard par la Maison mère.

Dans ce cadre d’ouverture et de sympathie pour les valeurs positives du monde moderne, nous avons la souffrance que nous a causée la lettre sur le port de la soutane. Nous avons parfaitement conscience de l’entier respect que nous devons au Supérieur général pour toutes ses opinions personnelles ; mais notre souffrance et notre inquiétude naissent du fait que des opinions personnelles discutées engagent à travers le Supérieur général toute la Congrégation. Chacun de nous pourrait témoigner du malaise ressenti à ce sujet pendant les vacances lors de rencontres avec des prêtres étrangers à la Congrégation ou même avec des laïcs. L’image du prêtre que nous présente cette lettre paraît inadaptée au monde moderne et répugne à la mentalité des jeunes d’aujourd’hui. Le Vénérable Père lui-même nous dit que « la vie religieuse est indépendante du froc » (Libermann, Notes et Documents, tome 13, p. 708). Il est douloureux pour nous de constater que l’esprit qui anime les directives provenant de la Maison mère ne semble pas suffisamment en harmonie avec l’orientation actuelle de l’Église, avec l’esprit d’optimisme, de confiance dans les valeurs positives du monde, d’accueil et d’ouverture à l’égard de tous les hommes, que manifestent le Concile, Jean XXIII et Paul VI.

Enfin, nous voudrions vous parler d’un fait particulier : nous avons appris que le père Deiss était accusé de monter la tête aux scolastiques contre la Maison mère. Tous les scolastiques de Chevilly sont unanimes à dire que ces accusations sont totalement fausses, le père Deiss ne s’étant jamais permis une critique pendant tout le temps qu’il est venu donner des cours à Chevilly.

Soyez assuré de notre sincère attachement à la Congrégation. Ne voyez dans ces lignes qu’une volonté décidée de promouvoir son bien et l’unité de ses membres. Sachez toutefois que de la valeur et de l’authenticité de la réponse apportée à ces problèmes dépend l’orientation de plusieurs vocations – vocations décidées à s’engager mais soucieuses de faire cet engagement en toute confiance

Septembre 1963, après la récollection des voeux perpétuels

18 août 2017

20 novembre 1963 [Évêques spiritains français] Lettre à Mgr Lefebvre (+ remarques dans l’attitude du Supérieur général)

SOURCE - Évêques spiritains français - 20 novembre 1963

[Marquée au coin : non envoyée, mais contenu exposé oralement au TRP par Mgr Gay en présence des signataires, le 30 novembre 1963]
Monseigneur et Très Révérend Père,

Dans les Notes et Documents nous lisons qu’en 1845 le Conseil de communauté de La Neuville, préoccupé de la santé du Vénérable Père, se réunit pour lui demander et même lui imposer respectueusement – de même suivre un règlement l’obligeant à prendre les précautions nécessaires pour protéger sa vie si précieuse pour la Congrégation.
   
Nous n’appartenons pas à votre Conseil, nous sommes quelques évêques dispersés dans les Missions de la Congrégation, n’ayant d’autre titre pour vous écrire que celui d’être filialement et respectueusement attachés à la Congrégation et à votre personne. Ce n’est pas la santé de notre Supérieur général qui nous préoccupe, mais celle de la Congrégation, et tout particulièrement de la Province de France dans laquelle se développe un véritable malaise qui risque de prendre de graves proportions.
   
Il est peu de jour où l’un ou l’autre d’entre nous n’entende des réflexions désobligeantes de la bouche d’évêques et de cardinaux français, même de ceux qui nous sont personnellement attachés, ce qui nous peine profondément.
   
Beaucoup d’évêques de France ont regretté votre lettre à Verbe. Non pas que l’on ne reconnaisse votre droit à dire votre pensée au sujet d’un mouvement qui a certainement été calomnié sur plusieurs points ; mais cette lettre avait le tort d’être publique et d’arriver immédiatement après la mise en garde des cardinaux et archevêques. Aussi a-t-elle été considérée, à tort ou à raison, comme une prise de position contre l’assemblée française. Votre critique de La Croix a été jugée inopportune ; nous en subissons d’ailleurs toujours les conséquences.
   
Les évêques français ont regretté votre circulaire à la Congrégation sur le costume ecclésiastique, qui a été connue de tous. C’était certainement le droit du Supérieur général de rappeler les principes du port de la soutane, mais, ici encore, votre lettre, arrivant après la décision quasi générale de l’épiscopat français d’autoriser le clergyman, a été comprise comme une nouvelle marque d’opposition à l’assemblée. Plusieurs évêques spiritains se sont demandé s’il entrait dans les pouvoirs du Supérieur général de s’opposer d’une manière aussi absolue au port du clergyman pour la France et la Belgique, alors que nos Constitutions (n° 21) réservent aux coutumiers provinciauxde décider de la modification du costume et que le coutumier général (n° 23, addition 1940) dit textuellement : « On doit porter le costume des ecclésiastiques du pays. On est tenu de suivre les usages autorisés et admis. »
   
Une autre critique des évêques concerne le Séminaire français de Rome. Le Séminaire pontifical français se trouve dans une situation particulière : il a été fondé pour accueillir les élèves des divers diocèses de France. Sans doute la Congrégation en a-t-elle la charge, mais n’a-t-elle pas l’obligation morale de tenir compte de l’avis des évêques français ? Or, tous, ou presque tous, ont regretté le départ du père Lécuyer et souhaitent qu’il revienne comme directeur et père spirituel. Même si les tendances doctrinales du père Lécuyer diffèrent de celles du Supérieur général, il nous semble que celui-ci devrait se montrer assez large d’esprit pour tolérer d’autres manières de voir que les siennes, du moment qu’elles sont conformes à l’esprit actuel de l’Église. Le père Lécuyer est universellement estimé ; même au Saint-Office, ses ouvrages sont appréciés et étudiés.
   
Unanimement les évêques ont été heurtés par la désignation du chanoine Berto – dont les tendances excessives ne sont ignorées de personne – comme théologien du Supérieur général, comme s’il n’y avait pas de théologiens compétents dans la Congrégation ! Personne ne peut contester au Supérieur général le droit d’avoir des idées qui lui soient personnelles, ni de les exposer loyalement.
   
Personne ne peut lui reprocher de chercher à convaincre paternellement ses confrères. Mais peut-il aller jusqu’à imposer ses points de vue à la Congrégation ? Peut-on faire grief à ses confrères de suivre la majorité du Concile dans ses orientations nouvelles ? La largeur de vues de Jean XXIII et de Paul VI ne devrait-elle pas servir d’exemple ? Aujourd’hui, circulent dans l’Église des courants divers adoptés par elle. N’est-ce pas le cas de dire que nous n’avons pas à nous montrer plus catholiques que le pape ?
   
Nous constatons avec peine que notre Supérieur général, par les positions diverses qu’il adopte ouvertement, s’isole de plus en plus des évêques de France, et nous craignons que notre recrutement – déjà si difficile – n’en subisse les conséquences.
   
Par ailleurs, l’union dans la Congrégation est certainement menacée en cette période agitée. Plusieurs d’entre nous, qui sont en relation épistolaire avec des jeunes pères et des scolastiques qu’ils connaissent comme des hommes pieux, zélés, attachés à la Congrégation, s’inquiètent de la crise très sérieuse par laquelle passe la jeune génération spiritaine. Ne serait-ce pas nécessaire – et sans doute urgent – qu’une direction paternelle et compréhensive vienne rétablir un climat de confiance parmi ces jeunes confrères qui constituent l’avenir de la Congrégation ?
   
En toute simplicité, nous avons voulu, Monseigneur Très Révérend Père, vous faire part de nos appréhensions, persuadés que vous ne nous tiendrez pas rigueur de notre franchise. Les enfants ont toujours le droit – et parfois le devoir – de parler librement à leur père. Nous ne le faisons d’ailleurs que dans l’intérêt de notre chère Congrégation.
   
Et nous osons espérer que vous voudrez bien prendre en considération ces réflexions, comme le fit le Vénérable Père, en 1845, devant l’insistance respectueuse de la communauté de La Neuville.
   
Nous vous assurons, Monseigneur et Très Révérend Père, de notre très filial et très respectueux attachement
   
Joseph Mascher, Jean-Baptiste Fauret, Jean Gay, Michel Bernard, François Cléret de Langavant, Jean Wolf, Georges Guibert, Raymond de Lamoureyre, Jean David, Joseph Cucherousset, Gérard de Milleville.

À la suite de la lettre des évêques spiritains français, on trouve dans les archives des spiritains la note suivante dont l’auteur n’est pas indiqué.
    
Un certain nombre d’initiatives de notre Supérieur général nous ont profondément déçus :
  • La manière dont s’est faite la nomination des « trois » Provinciaux de France. Sans enlever à ces confrères leur valeur personnelle, les confrères français du Chapitre général avaient manifesté assez nettement leur désir de les écarter pour un temps des postes de responsabilités. En les nommant à la tête de la Province de France, sans consulter les membres du Conseil provincial, le Supérieur général a voulu un point de vue personnel et n’a pas agi en conformité avec les désiderata du Chapitre, i.e. large consultation pour la nomination des supérieurs majeurs.
  • La circulaire sur le port de la soutane a créé un véritable malaise chez les confrères de la Province de France. D’une part, cette affaire relevait de l’autorité provinciale de France, qui avait à juger de l’opportunité à suivre l’usage nouveau introduit sur le territoire de la France, comme il est convenu dans les Constitutions. D’autre part les arguments apportés ont été jugés choquants : opposer des arguments d’Écriture Sainte à une décision prise par la quasi-totalité de l’épiscopat français correspondait à leur donner une leçon, seul contre tous ! Notre réputation dans les diocèses et dans le monde catholique français en a souffert.
  • Les réticences manifestes du Supérieur général devant le mouvement de rénovation de l’Église, manifesté au Concile, est troublant pour nos consciences. Est-ce l’esprit de la Congrégation ?
  • Notre Supérieur général a le droit d’avoir des idées personnelles sur des problèmes qui sont librement débattus à Saint-Pierre. Mais il ne doit pas oublier qu’en fait il ne peut s’engager à titre personnel : il engage avec lui toute la Congrégation du Saint-Esprit. Or il est évident que ses prises de position sont celles d’une infime minorité de confrères, comme d’ailleurs d’une petite minorité du corps épiscopal réuni à Rome au Concile. Une fois de plus, notre recrutement se ressentira de ces prises de position particulièrement à l’intérieur du territoire français.
  • D’autre part, en prenant comme conseiller ecclésiastique un prêtre séculier presque mis au ban de son diocèse, à qui l’on a enlevé la chaire de professeur au Grand Séminaire de Vannes, connu dans tout le monde ecclésiastique français pour ses prises de position « intégristes », notre Supérieur général manquait gravement à la courtoisie vis-à-vis de ses confrères spiritains, chez qui l’on rencontre nombre de docteurs en théologie, au moins aussi qualifiés que l’abbé Berto.